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Arts

Peu de personnes sont capables d'intégrer du field recording capté en forêt dans un club plein a craquer. M I M I en fait partie. Cette qualité pourrait s'expliquer par une sensibilité exacerbée, une profonde empathie ou une singulière comprehension des espaces naturels. Pour en savoir plus, nous avons échangé avec la DJ et artiste sonore belge quelques minutes après son set à Nuits sonores Bruxelles.

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Auteur: David Bola

Crédit Photo: Marin Driguez



Bonjour M I M I, merci de prendre le temps de parler avec nous. Je viens d’écouter ton set au C12 pour Nuits sonores & European Lab Brussels et quelque chose a attiré mon oreille. Au cœur de ta sélection et de ta manière de mélanger les tracks, j’ai perçu une approche qui s’intéresse autant au rythme qu’à la texture. Quelle est ta relation au(x) son(s) ? 

M – J’aime beaucoup le sound design, les textures et les layers m’animent beaucoup. La club music c’est très sentimental aussi et il y a moyen de véhiculer d’autres messages que simplement « la danse pour la danse », on peut faire aussi passer des émotions. À travers le sound design et les textures, il y a moyen d’amener ces petits moments de paix, de questionnement aussi.

D – Une bonne partie du paysage de la musique « club » est fonctionnel dans sa fabrication, c’est à dire on va faire un rythme 4-4 qui est destiné à être dansé. On oublie donc toute une partie de l’aspect de la création sonore… 

M – Oui, exactement. J’aime beaucoup le concept de déconstruire puis de reconstruire quelque chose à nouveau, d’en faire quelque chose d’un peu plus texturé, peut être moins dansant, mais en même temps beaucoup plus poétique. La deconstructed club music*, c’est quelque chose où je me suis vraiment trouvée.

J’essaye de travailler sur l’intention, en fait. D’être beaucoup plus présente, sans avoir trop de contrôle. ça peut paraitre un peu contradictoire. J’oriente, mais je ne bloque pas. 

Je réalise que je ne t’ai pas demandé où et quand tu as commencé à travailler la musique, ni comment tu t’es rapproché du monde de la nuit. Ça commence où pour toi ?  

J’ai commencé à mixer parce que j’organisait des soirées à but non lucratif dans un lieu qui s’appelle la Casa Nicaragua. On sponsorisait des étudiants au Nicaragua via un programme de bourse appelé Nica Beca… et on faisait une soirée une fois tous les deux mois, avec un collectif – Bal des vivants – de gens à la Casa.

La Casa Nicaragua est une ASBL* située à Liège qui soutien plusieurs projets au Nicaragua, et le mouvement zapatiste*. Ils possèdent une maison et organisent des soirées cumbia et des soirées latinos dans les sous-sols. Toute la communauté hispano-parlante de Liège (et même de Bruxelles) venait s’y réunir.  

J’ai rencontré la fille d’une des fondatrices qui avait l’idée de faire une soirée pour soutenir les étudiants nicaraguayens (via Nica Beca). Ils ont repéré qu’une région du Nicaragua n’avait pas d’université en place, ce qui veut dire que les étudiants devaient voyager très loin pour étudier, mais n’avaient pas les moyens de le faire.

Notre mission à Liège était d’organiser des soupers, organiser des repas, des concerts pour lever des fonds. Nous, les jeunes de la Casa organisions des soirées à prix libre, avec des repas gratuits. Avec les fonds levés, on a pu sponsoriser 3 étudiants.

M I M I @ Nuits sonores & European Lab Brussels in C12 © Marin Driguez


Un jour un DJ nous a planté donc j’ai cramé (gravé ndlr.) des CDs et je les ai joués. Les gens ont bien aimé. Ensuite j’ai commencé à jouer à droite à gauche, dans des squats… Au début je mixais avec des CDs puis j’ai appris à me faire une clef USB, à jouer sur des platines. Labok du collectif Lait de Coco est venu me trouver un jour, il m’a dit « Ah mais t’es DJ, tu fais de la club… », rejoint-nous. 

C’est donc Romain (Labok), un français venu de la région de Lille, qui est à l’origine du collectif. Il avait envie de créer une scène club à Liège. Avant on n’avait pas vraiment de club music, il n’y avait pas d’endroit où tu pouvais trouver du dancehall, hip hop, pc music du reggaeton. Si tu voulais écouter de la musique africaine par exemple, il fallait aller dans un café africain. Dans les soirées Lait de Coco, tu pouvais entendre de tout, c’est ce qui a vraiment plu aux gens.  

J’ai rejoint le collectif en 2017  et là, on m’a donné tous ces noms de styles de musique, de label de ci de ça… on m’a vraiment bombardée d’informations. Cette guidance m’a amené des blocages, une pression. L’intention dans laquelle j’étais quand j’ai commencé n’était pas de devenir DJ, j’avais juste envie de contribuer et de partager de la musique que j’aime bien, sans devoir rentrer trop dans des codes, de parler de styles, de genres. J’ai une approche super naïve, j’aime bien garder ça je trouve que c’est précieux. 

Puisque tu apprends de nouvelles informations quand tu évolues, tu deviens aussi moins « naïve ». Comment est-ce que tu préserves cette naiveté ? 

M – Dans tout ce qui est de l’expression artistique il faut avoir ces moments de ressourcement et savoir d’où on vient. Moi, j’ai mes outils aussi qui font que ça m’aide à garder mon esprit un peu plus naïf : la méditation, les retraites et passer du temps dans la forêt. C’est ça qui apaise mon esprit et qui m’aide à garder un coté bon enfant, joueuse, naïve. Cela ne veut pas dire que je ne sais pas ce que je fais, au contraire, ce sont des techniques fondamentales qui apportent beaucoup d’équilibre dans le processus de création.

D- Apprendre le métier de DJ est souvent un parcours autonome. Il n’y a pas beaucoup de cours que tu peux suivre, et les platines sont vraiment onéreuses. 

M – À chaque fois que je touche des platines ça me fait quelque chose. Je n’en ai pas chez moi et c’est mon instrument préféré. Je n’ai pas accès à ça. Ça coûte trop cher. J’essaye de trouver des endroits de résidences pour en jouer, j’essaye d’économiser pour m’en payer car ça devient mandatory. Pour le moment quand j’arrive en club j’ai un moment où je dois ré-apprivoiser cet instrument. 

M I M I @ Nuits sonores & European Lab Brussels in C12 © Marin Driguez


En faisant de la recherche pour cette interview, j’ai trouvé un article issu d’un blog d’herboristerie que tu as écrit. Après ce que tu m’as dit plus tôt sur les textures et le sound design, je me demande si ta relation à la nature joue aussi un role dans ton travail ? 

M – On en revient aux choses qui m’aident à dealer avec les questions qui se posent par rapport à la créativité, le côté fluide, l’instinct. J’ai fait une formation en tant que herboriste, mais je n’ai pas été jusqu’au bout, je continue à pratiquer toute seule, je m’informe, je vais souvent à des séminaires. 

Ma relation avec la nature est quelque chose que j’aime bien apporter, aussi bien dans mes sets que dans mes productions. J’aime beaucoup le field recording*,(soundscape) je joue beaucoup avec ça. Un Iphone, c’est juste un outil. Quand t’as envie de créer, n’importe quoi peut devenir un outil, il faut juste s’amuser. 

En parlant de nature, ce soir tu as débuté ton set avec un enregistrement de chants d’oiseaux, on avait presque l’impression d’être dans une forêt. Qu’est-ce que tu peux créer en utilisant ces sons ? 

M – C’est comme une sorte de forme de thérapie. En faite, j’ai envie que ce soit un voyage et que ça commence en créant une atmosphère. J’aime beaucoup me balader dans la nature et je trouve que ça peut être chouette de recréer cet environnement là dans un club. C’est ce qui me fait du bien et je me dis peut être que ça peut faire du bien à des auditeur.ices. 

Un soir, je passais plein de morceaux à 150 BPM, puis j’ai mis un morceau de field recording. Des gens sont partis car c’est devenu un peu plus lent. À ce moment-là j’ai repéré une meuf dans la foule qui pleurait énormément. Elle est venue me trouver et m’a remerciée, en m’expliquant qu’elle était en bad trip, et que ce moment lui a fait du bien. C’est important de se dire que parfois certaines personnes dans le public peuvent avoir besoin de légèreté.  

Lexique

ASBL : Une association sans but lucratif (ASBL) est un groupement de personnes physiques ou morales qui poursuivent un but désintéressé. L’ASBL se compose d’au moins deux personnes. Les membres d’une ASBL ne peuvent recevoir aucun avantage patrimonial de la part celle-ci.

Mouvement Zapatiste : Le soulèvement zapatiste s’est déclaré en 1994 au Chiapas (Mexique), jour d’entrée en vigueur du traité de libre-échange nord-américain (ALENA). Il s’oppose à l’exploitation, au racisme, à l’oppression des femmes et de tous les genres, à la militarisation, à la destruction de l’environnement ainsi qu’à la marginalisation des populations indigènes et rurales dominées par les propriétaires terriens, les responsables politiques et les entreprises mexicaines et transnationales.

Field Recording : L’enregistrement sur le terrain est le terme utilisé pour un enregistrement audio produit à l’extérieur d’un studio d’enregistrement, le terme s’applique aux enregistrements de sons naturels et ceux produits par l’humain.

Soundscape : Un « paysage sonore » ou « soundscape » est une combinaison de sons qui se forme ou qui apparaît dans un environnement immersif.

Deconstructed Club Music : aussi appelée « post-club » ou « deconstructed music » est un genre experimental de musique électronique caractérisé par une approche post-moderne de la house et de la techno.

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David Bola est éditeur de contenu à We are Europe. Il a travaillé par le passé à Radio Nova en tant que journaliste freelance et tient une résidence mensuelle sur les ondes Piñata Radio avec Ludotek, une émission qui s’intéresse à la musique de jeux vidéos.

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