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Si vous avez pris part à un événement à caractère festif localisé dans l’hexagone au cours de l’été 2021, il y a de fortes chances pour que la musique de GЯEG, et plus particulièrement celle de son EP, « Eau Coulée Smart City » ne vous soit pas étrangère.

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Auteur : David Bola

Crédit Photo : Gaetan Clément

Pour commencer, j’aimerais revenir aux sources. Ça commence quand la musique pour toi ? 

Mon papa était musicien, à la maison il répétait les morceaux qu’il jouait avec son groupe de reprises. Ils jouaient de tout, du Rihanna, Justin Timberlake, Santana, Toto des classiques comme Al Jarreau et beaucoup de jazz et musiques locales. 

C’est ce que j’ai joué dans le mix de Stamp the Wax – mon papa a une collection de CDs de jazz local que peu de gens possèdent. J’en ai profité pour faire une sélection, rechercher des trucs que l’on ne trouve pas forcément. À Maurice et à La Réunion, l’héritage c’est plutôt le séga et le maloya. Je voulais aller à l’encontre de ça, montrer un côté plus reggae, jazz, blues, même un peu shatta (style de musique très populaire à Maurice – ndlr) vers la fin.

Au moment où je me suis mis à fond dans le deejaying, où je sortais beaucoup avec mes potes, le shatta montait en flèche à Maurice. On entendait que ça. Je me suis mis à en jouer et à en produire, sans vraiment me poser la question. 


Justement, comment t’es tu lancé dans la création de son ? C’était autodidacte ?

Je fais de la batterie depuis que je suis petit, j’ai même fait le conservatoire… jusqu’à un moment où je me retrouvais un peu limité à la batterie. J’ai commencé à me renseigner sur d’autres instruments. Puis, je suis tombé sur une vidéo de FL Studio sur Youtube, je l’ai installé, et je l’ai pas lâché. Enfin bon, je suis passé sur Ableton ensuite, mais j’ai commencé la production sur FL. 

Pour moi la production et le deejaying c’était un apprentissage autodidacte. J’ai été un peu aidé pour le deejaying à Maurice, avec Cream Cracker (alias Fabrice Victoire, pionnier de la house à Maurice – ndlr) qui avait des platines vinyles chez lui, je m’entrainais là-bas. C’est aussi grâce à lui que j’ai pu jouer aux Electropicales à la Réunion d’ailleurs.   

Tous les gars qui font du shatta, qui font quand même des millions d’écoutes sur les plateformes de streaming, c’est des gens qui ont appris seuls ou avec Youtube. Je connais personne à Maurice qui a déjà pris des cours de production. On a tous appris seuls, on s’échange parfois des conseils, on regarde des tutoriels.

À Maurice, il y a quelques personnes qui commencent à donner des cours de deejaying mais ça doit être plutôt compliqué à mettre en place. Déjà il y a le rapport roupie-euro. Un euro, ça fait 49 roupies et le salaire de base à Maurice c’est moins de 200 euros. Donc, si tu veux investir dans le son il te faut quand même un minimum, ça devient vite compliqué. Mais pour le long terme, c’est une très bonne idée.

GЯEG & Bamao Yendé à Nuits sonores "Hors-Sérié" (2021) © Gaétan Clément
GЯEG & Bamao Yendé à Nuits sonores « Hors-Série » (2021) © Gaétan Clément


Il y a donc un fort intérêt à professionnaliser la scène ? À pousser les formations, le développement de compétences ?
 

Chacun a un peu son taf dans cette industrie-là. Moi, je suis producteur, mais il y a aussi des ingénieurs du son qui s’occupent du mixage et d’autres du mastering. C’est important de respecter cet ordre là. Que la personne qui sait faire du mixage fasse du mixage, que celui qui fait du mastering fasse du mastering… C’est ça qui rend les choses bien carrées, qui fait que ton son est correct à la fin. 

Tu as senti une évolution entre le moment où tu as commencé cette activité et aujourd’hui ? 

La plus grosse évolution, c’est de passer de la scène mauricienne à la scène parisienne, voire française. Il y a le côté professionnalisation qu’on n’a pas à Maurice. Un artiste n’a pas de statut. Il n’a pas de protection comme en France, pas de statut d’intermittent, pas d’aides… Ça n’existe pas chez nous. 

Je vis bien cette évolution parce qu’en France j’arrive à jouer ce que je veux. À Maurice je ne trouvais pas ma place dans la scène, puisque c’était soit jouer « commercial », soit jouer électronique un peu pointu. Il n’y a pas les deux dans les soirées. Il n’y a pas d’entre deux. 

C’est exactement, ce que j’aime dans les soirées de La Créole, c’est qu’il n’y a pas de limite. Je peux très bien jouer un son dancehall classique – un Mr Vegas par exemple –  et passer du gabber dans le même set. Il n’y a aucun problème.

D’ailleurs, comment s’est faite la connection avec les crews Parisiens ?  

C’est mon cousin qui m’avait parlé de Bamao Yendé, il m’avait dit que Boukan commençait à monter à Paris. J’ai envoyé un edit à Bamao Yendé qui m’a dit « C’est chaud ! Viens, on fait une compilation en ce moment, on le met dessus ». 

Mon cousin m’a aussi payé le mixage par un gars qui s’appelle Krampf, dont je ne connaissais pas du tout l’existence à l’époque. Quand Krampf me renvoie le mix, c’est une révélation. Je prends une grosse claque. Là, je commence à checker qui est Krampf, Casual Gabberz, Von Bikräv, toute l’équipe… Par la suite on s’est retrouvés à la réunion avec Bamao Yendé pour les Electropicales, on a trainé ensemble tout le weekend, ça s’est fait naturellement.

Comment on passe de là à ton EP sur Lavibe ? 

L’été dernier (2020) je jouais à La Prairie du canal pour une soirée de Rinse Radio avec Boukan et La Créole. J’arrive là-bas avec ma copine et mon cousin (celui qui m’avait parlé de Boukan à l’époque). Je vois Brice Coudert (Boss du label Lavibendlr) dans le public, je savais que c’était un peu le moment ou jamais de faire mes preuves – sachant que je prépare jamais mes sets, c’est toujours en mode freestyle. Du coup, j’ai un peu tout donné, j’ai joué les meilleurs sons que j’avais à ce moment-là.

Très vite Brice m’a contacté, et la semaine d’après on s’envoyait déjà des démos. Sans parler d’EP, on sélectionnait déjà des morceaux.

Bamao Yendé, GЯEG & Bambounou à Nuits sonores « Hors-série » 2021 © Marion Bornaz

 

Tout cela nous amène donc à « Eau Coulée Smart City », titre qui fait référence à ton quartier, Eau Coulée. J’ai essayé d’y faire un tour via Streetview, mais c’est inaccessible…  

Tout ce qui est GPS chez nous, ça fonctionne pas très bien. C’est un endroit un peu en montée dans le style de Fourvière (Quartier lyonnais –ndlr). Ma pote Mauritienne qui habite à Lyon me disait « Ici, c’est comme Eau Coulée, que de la montée ». 

À Maurice, il y a un peu un nouveau phénomène depuis quelques années qui s’appelle les « Smart Cities ». C’est un peu les nouvelles villes où ça bouge, c’est les quartiers d’affaires avec des bars, des hôtels, c’est aussi là où tout le monde sort. Je mixais là-bas la plupart du temps. C’est la population aisée qui habite là-bas, les expatriés. Vu qu’il y a des hôtels c’est aussi des gens qui sont de passage, pour des vacances ou le travail.  

Le nom de l’EP, « Eau Coulée Smart City » vient d’une blague d’un pote (qui est aussi mon voisin). Il me l’a dit une fois alors que l’on sortait de chez moi un soir pour acheter de l’alcool. Normalement, à Maurice, tout ferme à 18 heures, et il n’y a plus personne dans les rues. Mais quand on est sorti, on a vu plein de gens dans la rue qui buvaient, c’était n’importe quoi. C’est là qu’il me dit « Eau Coulée, Smart City », parce qu’ici ça bouge autant que les autres villes, même s’il n’y a pas de club. 


Si je comprends bien, les clubs de Smart City sont plutôt réservés aux populations aisées ?  

Je pense que c’est malheureusement un peu l’idée, pour les clubs qui se situent là. Mais en vrai, si je parle de mon expérience personnelle, je jouais là-bas tous les week-ends parce que c’est un des seuls lieux cools qui était tout le temps plein et pas forcément qu’avec des expatriés, les clubs étaient ouverts à tout le monde.

C’est les seuls clubs qui sont dans le centre de l’île, pas sur les littoraux. Au lieu de rouler 30 minutes pour y aller, voire une heure pour aller en club, tu roules 15 minutes et tu y es.

Revenons à l’EP, plus particulièrement à sa sonorité. Dès tes premiers sons, tu piochais dans le kuduro, le shatta, pleins de rythmiques différentes en fait. C’est ce que tu as voulu travailler sur cet EP ?  

Si on regarde bien dans le kuduro, c’est souvent les mêmes patterns de drums qui reviennent, parfois les mêmes bruits, les mêmes samples. J’essaye d’aller un peu contre ça, mais tout en faisant la même chose, mais pas la même chose (rires). 

Après, pour l’EP, ce qui m’a aidé c’est le fait d’avoir écouté plein de choses. J’étais inspiré par les gars de Paradoxe Club, dans leur manière de faire du son. Il n’y a jamais eu une barrière de style, même dans la sélection avec Brice, il m’a dit « Ça j’aime, ça j’aime, ça j’aime ». sans qu’il y ai vraiment du sens entre les sons. Sans le vouloir, on a fait un peu un truc pour tout le monde. Tout le monde trouve un peu son compte dans l’EP, même si c’était pas le but, c’est juste de mettre des trucs qu’on aime. 

J’avais quelques idées, quelques boucles, des petits démos qui traînaient, mais toujours dans une vibe où j’essayais d’aller un peu vers du King Doudou, du reggaeton, du dancehall… Ensemble, on a commencé à bosser sur des productions, dont « Dembow Tronico »

King Doudou, déjà, c’est une machine. Jamais vu un gars aussi rapide sur Ableton pour découper les samples, arranger le son, ajouter les effets, c’est impressionnant. En bossant avec lui tu apprends comment arranger, comment découper, tu vois une vraie machine devant toi. Un gars qui fait ça depuis plus de 10 ans et qui connait tout sur Ableton.

Entre la création de « Dembow Tronico » et la sortie, il y avait un déjà un an qui était passé. J’avais un peu un complexe. Je faisais du son, mais je sortais rien et même pendant le mixage, avec Krampf, et le master avec Lorenzo Targhetta, à chaque fois, je trouvais des petits détails qui me dérangeaient. Et Brice m’a dit « Tu sais, il faut que tu te lances sinon tu vas jamais rien sortir ». Sinon je serait toujours en train de faire des réglages. 

Je pense qu’avec « Eau Coulée Smart City » les gens ont compris que GЯEG c’est tout et rien, tout et n’importe-quoi. Tant que j’aime, je joue. 

GЯEG est sur Facebook, Instagram, Soundcloud, Deezer & Spotify.

À propos de l’auteur

David Bola est l’éditeur de contenus de We are Europe.

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