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Depuis que les blogs et forum peuplent l’internet, les espaces virtuels ont été un foyer pour les communautés de fans. Dans cet article, Dimitri Aurousseau, manager du rappeur psychédélique Simili Gum et l’un des fondateurs du label White Garden, enquête sur les nouvelles pratiques nées du recent boom du live streaming, et sur ce que cela signifie pour les internautes.

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Auteur : Dimitri Aurrousseau

Credit Photo : Loïs Pettini

Un des moments marquants de la fin de l’année 2021 était sans nul doute l’annonce de Mark Zuckerberg concernant le lancement de son Metaverse. Cette déclaration très surprenante pour la majorité des internautes semble pour autant présager un avenir possible pour nos interactions sociales. S’il est encore dur de nous imaginer vivre durablement dans cet univers artificiel, le PDG du feu Facebook y croit. Ce n’est pas d’ailleurs le contexte mondial qui remet en cause cette stratégie commerciale. 

En effet, la pandémie et les confinements successifs nous ont montré une accentuation de nos rapports sociaux en ligne. Sur la scène musicale, ce moment a été marqué par nombre d’événements en ligne ; des concerts et DJ sets retransmis en live, des discussions liées à la musique sur Twitch, des fêtes virtuelles où chaque spectateur avait son petit avatar… Les formes et la taille de ces événements ont été aussi diverses que les musiques et les profils d’artistes qui peuplent notre planète. 

Mais, alors que nous nous habituons malgré tout à vivre avec ce virus, quelles conclusions tirer de ces événements en ligne ? Furent-ils de simples remèdes à notre isolement temporaire ou un marqueur d’une évolution inéluctable ? 

Internet comme espace communautaire intemporel

Dans son essence, Internet relie les connexions informatiques mondiales entre elles, créant ainsi un espace concret d’échanges d’informations, de discussions, de partage d’éléments multimédias… Depuis sa genèse, Internet est marqué par ce fort aspect communautaire. Les premiers sites qui peuplèrent nos URLs étaient des forums de discussion. Depuis, ces interactions se sont multipliées et ont muté vers des formes diverses, les réseaux sociaux ont éclos au moment où internet devenait peu à peu domestique…

Aujourd’hui, en ayant la possibilité d’être connecté via nos smartphones quasi constamment, ces interactions « intra-écran » font de plus en plus partie de notre quotidien. Malgré le fait que l’utopie des pionniers du world wide web, avec leur modèle de l’open source, semble remplacé depuis plusieurs années par un internet marchand et commercial, le web et les internautes sont toujours marqués durablement par cette influence d’un espace réservé au partage libre.

Ces individus se regroupent alors souvent autour des objets culturels qu’ils estiment le plus. Certains auteurs comme David Jennings y voient alors la constitution de « communautés esthétiques » (ndlr. voir l’ouvrage « Net, blogs and rock’n’roll: how digital discovery works and what it means for consumers, creators and culture »).

A l’intérieur de ces groupes, la prescription « basée sur le partage d’une passion et d’un intérêt commun » fait naître des communautés partageant des référents culturels communs et pouvant influencer les comportements et les choix des individus. En sciences sociales, nombre d’auteurs ont étudié ces « communautés de fans » au travers d’œuvres massivement partagées comme les sagas Star Wars ou Seigneurs des anneaux. Pour autant, ces mêmes logiques de regroupement et de partage semblent exister dans les cultures dites « underground ».

Les confinements respectifs ont donc été marqué aussi bien par des livestreams de DJs-stars comme David Guetta que d’obscurs événements regroupant 20 aficionados d’un sous-genre de musique électronique méconnu. La démultiplication de ce genre d’événements nous empêchent de dresser ici un portrait global de ce processus. Pour autant, la teneur de ceux-ci semble avoir évolué par rapport aux interactions traditionnelles. Bien que ces événements n’étaient pas forcément tous novateurs dans leur formes, on a pu voir les limites des réseaux sociaux et des interfaces traditionnelles pour partager nos ressentis esthétiques. 

L’instant partagé comme expérience 

En effet, si l’on analyse les médias sociaux ou les plateformes de streaming, la place du « direct » dans nos interactions sociales en ligne est très faible. Sur Spotify, Apple Music ou Deezer, l’auditeur peut être informé de l’activité des personnes qu’il suit mais il ne peut pas ajouter de commentaires personnels ou interagir avec les autres. Sur Youtube ou Soundcloud, les espaces commentaires permettent l’interaction et la rencontre des fans entre eux mais ces commentaires, une fois inscrits, sont figés comme des archives du passé. Les relations semblent donc déconnectées d’un facteur temporel, les internautes ne partagent pas un « moment » de vie entre eux.

Sur les réseaux sociaux, on a compris suite à l’arrivée d’acteurs comme Périscope en 2015, que cet aspect de partage d’un instant T avait son importance. Les sites comme Instagram ou Facebook ont alors lancé leurs options live. Youtube inaugurait cette avancée dès 2011 mais l’usage de cette fonctionnalité semble plus grand depuis seulement quelques années. Depuis lors, certaines plateformes mettant fortement en avant cette notion de « flux », comme Twitch ou Discord, ont pris des places plus importantes dans l’écosystème médiatique.  

C’est dans ce contexte que les livestreams se sont multipliés pendant les confinements. Pour répondre à l’arrêt de l’activité dans les arts et la culture, plusieurs initiatives se sont donc créées. Face à des mastodontes comme le berlinois devenu ensuite mondial, United We Stream, on a eu droit en France à des organisations plus DIY comme Boiler Merde. Frénétiquement, ce collectif a programmé un très grand nombre de projets musicaux à venir performer comme bon leur semblait sur Twitch. Aujourd’hui, c’est près de 400 lives de nombreuses scènes alternatives qui sont disponibles sur leur chaîne YouTube

Des labels indépendants comme PC music se sont également emparés du phénomène. Pour la sortie de son album Apple, A.G Cook a réuni nombre d’artistes dans un festival livestream du nom de Appleville. Ce projet regroupait un panel de shows assez conséquent. Entre les lives bruts face à la webcam de Clairo ou Palmistry, on pouvait aussi vivre des lives avec des visuels 3D ou des performances se rapprochant plus d’un clip tourné en direct pour Charlie XCX. Pendant cette période, des artistes ont également organisé eux même leurs livestreams comme Yung Lean avec son concert tourné dans le fond d’un camion dans une zone portuaire.

Pour d’autres, comme le collectif nu.cenosis., la teneur de leurs streams reposait sur une expérience esthétique et interactive. Réunis dans une map d’IMVU (ndlr. Application sociale permettant de se balader dans des mondes virtuels avec un avatar personnalisé), les joueurs pouvaient déambuler dans cette fête aux côtés des autres spectateurs. En personnalisant leurs avatars et communiquant avec les autres joueurs, chaque internaute pouvait vivre une expérience de fête singulière.

Bien que nombre de ces événements soient disponibles maintenant en replay, ces directs ont su réunir au même moment sur leurs écrans un grand nombre de « communautés esthétiques ». Le caractère rassembleur de ces livestreams a joué un grand rôle dans leur succès mais c’est aussi grâce à l’expérience sensorielle du live. On pouvait alors revivre l’imprévu du concert, une performance où tout n’est pas aussi millimétré qu’un vidéoclip. En impliquant la diffusion via vidéo, ces lives ou DJ sets ont également pu être pour certains une façon de réinventer le live, de proposer autre chose que la simple captation. Ce sont ces expériences novatrices et partagées qui ont conquis un certain nombre d’internautes lors des confinements. 

Repenser le livestream

Pourtant cette pratique était loin d’être nouvelle. Des chaînes comme Boiler Room ou Cercle captent depuis plusieurs années des DJ sets tout autour du monde et la transmission télévisuelle de concert a une très longue histoire. Même l’aspect communautaire à travers les webcams des auditeurs avait été exploité par des événements underground comme les c a r e party et surement beaucoup d’autres initiatives autour du monde.

Mais l’engouement soudain pour ce processus nous amène à réfléchir à la vision que nous voulons défendre à travers ces livestreams. Ces rassemblements, qui seront peut-être amenés à devenir plus fréquents à l’avenir, impliquent des questions artistiques, économiques et même philosophiques ou politiques. Cette évolution nous amène donc à penser à des nouvelles manières de faire vivre cet « instant partagé » à une communauté mais aussi au choix de la plateforme et à la valeur que l’on donne à de tels événements. Voulons-nous un système gratuit de libre service, une marchandisation juste pour payer tous les services techniques et les artistes ou une surenchère marchande comme le concert géant de Travis Scott sur Fortnite (Epic Games y vendait les accessoires du rappeur et son avatar…) ? On comprend mieux que cet horizon puisse faire rêver les GAFAM et toutes les entreprises voyant d’un bon œil ce nouveau « temps de cerveau humain disponible ». 

À propos de l’auteur

Co-manager de l’artiste Simili Gum et du label indépendant White Garden, Dimitri Aurousseau écrit également des articles sur la revue de recommandation musicale Musique Journal

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