fbpx
Nightivism

Dans cette tribune, le directeur d’Arty Farty Vincent Carry partage sa vision sur le rôle de la nuit et de la club culture au sein de la société contemporaine. Il souligne comment les mouvements démocratiques et sociaux, la lutte contre les régimes autoritaires et le grand mouvement de la jeunesse pour le climat, trouvent un écho dans la nuit et dans sa représentation culturelle, artistique, festive et collective.

We are europe banner We are europe banner

Auteur : Vincent Carry (Nuits sonores, Le Sucre)
Crédit photo : Gaetan Clement

Partout en Europe et depuis longtemps, les acteurs du secteur culturel nocturne ont accepté avec fatalisme, parfois avec résignation, que leur travail soit considéré à travers le seul prisme de la sécurité, de l’hygiène, de la santé publique. Il s’agit là d’une erreur historique et d’une immense injustice, même si l’appréciation culturelle de la nuit par les autorités politiques n’est pas la même sur tout le continent.

Erreur et injustice car oui, depuis plus de trente ans, le bel et libre espace de la nuit et la scène électronique qui l’habite, sont bien le creuset d’une extraordinaire effervescence culturelle, avec ses artistes dans toute leur infinie diversité, ses médias, ses festivals, sa chaîne de production et de médiation… Et bien entendu ses clubs, temples de la diffusion de cette culture auprès d’un immense public.

Injustice qu’il faut, désormais corriger d’urgence, au moment où le secteur est à genoux et où de nombreuses entreprises et structures se préparent à disparaître dans le silence et l’obscurité du couvre-feu, il est de la responsabilité du politique, des élus locaux et nationaux, de rappeler ce que ces centaines d’artistes, ces lieux, ces événements, cette grande chaîne de création ont apporté à notre paysage culturel.

La planète techno n’est pas seulement une boule à facettes étincelante, béate et insouciante. Elle s’est conscientisée au fil des années, à travers le prisme de sa propre liberté, contestée et constamment mise en danger.

Longtemps réduite à une culture égoïstement festive et hédoniste par ceux et celles qui ne la comprenaient pas, les musiques électroniques ont – avec trois décennies d’histoire sur les dancefloors européens et planétaires – conquis un autre sens : celui d’un regard légitime, bienveillant et inclusif sur la jeunesse et sur le monde qui nous entoure.

Les années fondatrices de la répression anti-techno, fin 80 et début 90 ; les relations corrosives entre une scène musicale, une partie des médias, le monde politique et les autorités ; la lutte pour l’indépendance et l’invention de modèles alternatifs contre les géants de l’entertainment ; le cosmopolitisme consubstantiel à cette culture émergente, mobile et universelle ; l’espace de la nuit enfin, comme carrefour inégalable des libertés, des genres, des origines, des pratiques sexuelles ou des générations… Tout cela a progressivement et constamment « politisé » la scène techno.

Aujourd’hui, le dancefloor est redevenu un ring politique

Vincent Carry (Nuits sonores, Le Sucre)

Interpelée, elle a dû répondre de ses responsabilités, notamment envers la jeunesse, rappeler son ADN antiraciste, universaliste, et sa proximité pionnière dans les luttes menées par les communautés LGBT.

Aujourd’hui, le dancefloor est redevenu un ring politique, un terrain où le débat, de MeToo à Black Lives Matter, déborde largement le cadre des enjeux artistiques et esthétiques, bien au-delà des questions propres à la survie d’une scène ou des libertés et contraintes relatives à la nuit elle-même.

L’urgence des enjeux actuels : écologie, mouvements migratoires, post-colonialisme, lutte contre les inégalités, érosion démocratique, etc. a ouvert dans cet environnement de la nuit « post-techno » un espace inédit de confrontations des idées, de contestation, parfois de militantisme et d’activisme.

Il est temps de s’en réjouir. Et de revendiquer enfin l’espace de la nuit comme appartenant de plein droit à celui de la culture, partout en Europe, comme cela est le cas depuis des décennies à Berlin, Amsterdam ou New York. Car il s’agit sans doute d’une opportunité essentielle de réengagement de la jeunesse dans le débat public et le chaos démocratique que notre société traverse avec tant de fébrilité. À Tbilissi, à Hong-Kong, au Chili ou en Bolivie, en Ukraine, en Algérie, à Paris ou Beyrouth, les mouvements démocratiques et sociaux, la lutte contre les régimes autoritaires et le grand mouvement de la jeunesse pour le climat, trouvent un écho dans la nuit et dans sa représentation culturelle, artistique, festive et collective. Comment peut-on ne pas le voir ? Loin des institutions classiques ou des lieux de pouvoirs, c’est en partie au cœur de la nuit, sur le dancefloor et dans ses à-côtés, dans les bars, les espaces de partage et de convivialité, que la jeunesse forge sa citoyenneté. Il serait plus que temps que les collectivités, partout en Europe, en fassent enfin le constat et prennent la responsabilité de ce secteur, de lui communiquer un peu d’intérêt, d’attention bienveillante, voire de reconnaissance.

Share this content
All posts in Nightivism