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Incursion dans l'environnement des Deaf Raves, les raves pour les sourds et malentendants, où les innovations techniques et technologiques permettent d'approcher une égalité de perception musicale.

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Auteur : Benjamin Bruel
Crédit Photo : Deaf Rave


Ressentir les vibrations

Dans cet appartement de Hackney, quelques vinyles éparpillés au sol, aux murs, sur les étagères. Comme toujours. Des vieux vinyles de drum & bass, du reggae et beaucoup de jungle. Troi « DJ Chinaman » Lee a du mal à s’arrêter de tripoter sa nouvelle table de mixage, qui trône devant lui, installée au milieu de la pièce comme un totem. « Je m’éclate  avec ce nouveau matos », lâche-t-il en souriant, avec cet accent si propre aux gens des quartiers du nord-ouest de Londres. « J’ai pas vraiment le temps de vibe en ce moment parce que je boucle un projet important pour Deaf Rave »

Troi est sourd de naissance. « Je crois que c’était du à un manque d’oxygène dans le ventre de ma mère. J’ai grandi avec des appareils auditifs aux oreilles », continue-t-il. Et de la musique aussi, beaucoup de musique. Quiconque a mis les pieds dans ce quartier de l’East End connaît son bourdonnement de cultures, d’odeurs et de sons, souvent venus de Jamaïque et d’Afrique. Une mosaïque de graffitis et de parcs où se sont installées quelques-une des premières raves de Londres.

Signkid © Deaf Rave

« J’ai fait ma première rave juste à côté, à Dalston, derrière un entrepôt désaffecté, pour le nouvel an. C’est comme ça que j’ai commencé à vraiment aimer et vouloir faire de la musique. C’est devenu mon hobby, j’y allais tous les week-ends, de tous les mois, écouter de la jungle », explique-t-il. A l’époque, à la fin des années 1990, la communauté sourde de Londres se réunissait dans un pub, une fois par mois. « Après la soirée, je leur disais : ‘Vous faites quoi ? Venez, on va en rave !’. Ils me répondaient : ‘Non, c’est pour les gens qui entendent. On va pas là bas.’ La musique ne faisait pas partie de leur culture, tu vois. »

S’affranchir des limites 

En 2003, quelques années après ses premières expériences à Dalston, Troi Lee crée la première rave au monde pour les personnes sourdes et malentendantes : Deaf Rave. Sept cent places vendues en deux mois, avec plus de deux cent personnes sourdes venues du monde entier pour débarquer à Hackney. Depuis, Deaf Rave est devenue la première et, malheureusement, la seule organisation en Europe à organiser des raves dédiées aux personnes sourdes et malentendantes. Deux à trois fois par an, outre-Manche, les soirées Deaf Rave réunissent Djs, danseurs, chanteurs ou rappeurs en langue des signes. 

Les personnes sourdes ressentent le son. Aux pieds, au corps, aux oreilles. Ils sentent le beat grâce aux vagues de vibrations lâchées par la musique. Les différents types de surdité offrent des rapports différents à la musique. « La moitié de la communauté sourde apprécie comme moi la musique grâce à la technologie. L’autre moitié est là parce que c’est un lieu de socialisation. Les gens viennent et partent. Je ne comptes plus le nombre de couple créés. Mais nous, on continue à leur offrir une safe place », continue le DJ. 

2018’s Team. Troi Lee is in the front © Deaf Rave

La question de la technologie est centrale, parce qu’elle permet de s’affranchir des limites – à la fois entre la musique et les personnes, mais aussi entre les personnes sourdes, malentendantes et entendantes. L’objet le plus connu s’appelle Subpac : c’est un « sac à dos », créé par l’entreprise du même nom, qui donne littéralement l’impression de sentir sur sa poitrine un mur de basses. Au départ créé pour l’immersion dans les les jeux vidéo ou pour les sound designers, la communauté sourde s’est emparée de l’objet pour mieux danser et raver. 

Un autre entreprise tente de transgresser les limites de la musique : Not Impossible Labs, sorte d’incubateur d’idées folles créé par le producteur de cinéma Mick Ebeling. Elle aussi a mis au point son sac à dos, qu’elle a déjà testé à l’occasion du festival Life is Beautiful de Las Vegas. « La moitié de l’audience est sourde, la moitié peut entendre. Ils ne savent pas comment marche l’appareil qu’ils portent, mais quand la musique commence, ils partageront tous la même expérience. C’est comme ça que vous créez l’égalité musicale », explique le producteur dans une vidéo de présentation. 

Danser, vivre et investir les lieux 

Le problème de ces technologies, c’est leur prix et disponibilité : un Subpac coûte 400 euros, tandis que Not Impossible Labs n’annonce aucune commercialisation vers le grand public de son propre sac. Comment, à l’heure du Covid et des salles fermées, briser les frontières musicales entre le monde des entendants et celui des malentendants ? 

DJ & Subpac Workshop © Deaf Rave

Pour Deaf Rave, 2020 devait être l’année de la confirmation. Après un premier festival outdoor, deux autres devaient avoir lieu, accompagnés de workshops et de booking dans des festivals mainstream – mais la pandémie en a voulu autrement. La première « Online Deaf Rave » s’est finalement déroulée l’été dernier, en ligne. Un mal pour un bien : grâce à un passage « forcé » par Internet, Deaf Rave a réuni des artistes de 16 pays différents. Comme le finger dancer Andrey Dragunov, originaire de Russie, l’humoriste et acteur anglais Danny Skit, le danseur Signkid ou Alex The Magician. Des artistes sourds ou malentendants qui ont réuni environ 15 000 personnes lors d’un live de deux heures et fait découvrir une culture bouillonnante. 

Un deuxième événement est prévu cet été, avec l’espoir de retourner sur scène, sur toutes les scènes, pour tous. « Donnez-nous la plateforme, on monte sur scène et montre au monde entendant ce à quoi la culture sourde ressemble », conclut Troi Lee

À propos de l’auteur

Benjamin Bruel est journaliste indépendant. Il travaille principalement sur les thématiques de la technologie et son inclusion dans la société et la vie des gens. Il s’intéresse aussi à la musique, les jeux vidéo, avec un regard vers l’Asie. 

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