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De par sa relation au médium radio, son travail sur les archives coloniales belges et ses performances en tant que DJ dans des événements de la communauté LGBTQIA+, Rokia Bamba dessine une toile où ondes sonores et activisme sont indissociables. C'est au Café Congo à Bruxelles que l'on rencontre la programmatrice, animatrice radio, DJ et réalisatrice sonore, pour une discussion dans la cadre des événements Nuits sonores Brussels & European Lab Brussels.

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Auteur : David Bola

Crédit Photo : Marin Driguez



Tu as commencé la radio à l’âge de 12 ans, comment as-tu eu cette opportunité ? 

Ça a été vraiment un concours de circonstances. J’étais souvent seule avec mon frère, on restait confiné.es à la maison. On avait un prof’ particulier qui voyait qu’on n’allait pas vers l’extérieur. Il a eu l’idée, lui qui travaillait à l’époque à la radio, de nous faire faire une émission. Tout simplement.

On ne le prenait pas au sérieux, mais quand il nous a fait découvrir le lieu d’abord, et puis après ce qu’on allait y faire, la passion pour le médium est venue directement. Mes parents sont originaires de Côte d’Ivoire et du Mali, là-bas le médium radio fait vraiment partie des clans familiaux. On a grandi avec le poste allumé 24 heures sur 24, plus que la télé. 

Mon frère et moi, avons un rapport particulier avec la radio en elle-même – on a toujours les premiers postes de radios que l’on a achetés. Ça fait partie d’une culture familiale qui se perpétue, mes enfants aussi écoutent régulièrement la radio. C’est l’un de nos cadres de référence. Ça nous nourrit spirituellement.  



C’est un médium qui permet de garder contact avec des gens qui sont loin. C’est une manière de garder le lien.  

C’est comme ça que les faire-part existent en Côte d’Ivoire et au Mali. Les décès ne s’annoncent pas comme ici dans les journaux, ils s’annoncent plutôt via un médium radiophonique. Il y a les chroniques de décès, les chroniques de mariages… Comme ça, le village sait qu’à la capitale, untel se marie. Ça a remplacé le tam tam tout simplement qui indiquait s’il y avait un feu (rires).  

Nous sommes issu.es de la culture de l’oralité. Les griots (ndlr – barde d’Afrique de l’ouest) sont les gardien.nes de la mémoire et de la culture, des histoires de princes, d’épopées sont véhiculées oralement par ces profs d’histoires. Donc ça a du sens que l’oralité véhiculée par la radio soit d’une importance capitale.

Moi, je suis issue de deux cultures. Celle des Maraka* du côté maternel et celle des Samoghos* du côté paternel. Ce sont des cultures qui sont, soit du côté des commerçant.es, chez ma mère et du côté des agriculteur.euses et éleveur.euses chez mon père. L’écriture ne fait pas vraiment partie de notre culture, elle est apprise à l’école dans un contexte colonial. Elle a aussi été véhiculée par des prêtres. 

Dans ma famille, il y a quelques personnes qui ont pu profiter de cette richesse – savoir lire et écrire. Mon père a eu la chance de bénéficier de cette approche européenne qu’est l’écriture. Mais pas ma mère.



Je suppose que l’on apprenait à lire et à écrire aux garçons mais pas aux filles ? 

Tout à fait. Donc, mon grand-père savait écrire et toutes les femmes de la cour familiale ne le savaient pas. Donc, quand elles signaient, c’était encore avec des croix. Or on sait très bien que la société au Mali et en Côte d’Ivoire est plutôt matriarcale. C’est la femme qui tient la bourse, c’est elle qui fait à manger, c’est elle qui connaît toutes les astuces pour pouvoir arrondir les fins de mois.



Je profite que l’on parle de colonialisme pour revenir sur un projet auquel tu as participé autour d’images et de sons issus de l’époque coloniale Belge. Qu’est ce que ce travail permet d’exprimer ?  

Ce qui est important de savoir, c’est que ce sont des archives, (sonores et visuelles), qui ne sont absolument pas vues. Quand on dit archives, ça veut dire qu’elles sont enterrées, qu’elles sont protégées et qu’elles ne sont pas visibles. Elles sont classifiées dans des musées.

Comme il s’agit de musées publics, je pars du postulat qu’elles nous appartiennent, et que j’ai le droit de les regarder. Dans un premier temps, c’est ça : redéfinir l’appartenance au sein même des musées. Parce qu’ils te regardent, ils te mettent des barrages pour justement ne pas commencer à digger, à essayer de faire ressortir et ressurgir la poussière – une poussière qu’ils veulent absolument maintenir sous le tapis.

Les images sur lesquelles on travaille avec le collectif emmené par Antje Van Wichelen sont des images non-vues, des images blessantes. Notre groupe s’appelle « Troubled Archive ». C’est mon fils qui a trouvé le nom, après avoir vu notre travail à Cologne. Il trouvait ces images vraiment troubles.

Ce sont des images anthropométriques*. C’est-à-dire qu’elles constituent une étude du corps. Cependant, en contexte colonial, ce n’est pas un corps, c’est un objet qu’on entrepose et que l’on force à poser selon des conditions techniques difficiles. Ce sont des images prises avec des appareils photos à plaques de verre, il faut donc attendre que la lumière soit captée pour pouvoir prendre le sujet en photo. Comme dans une chambre noire. Donc, c’est des heures et des heures d’attente sous le soleil. 

Le sujet est traité d’une manière vraiment irrespectueuse. On sent dans son regard qu’il y a de la peur, qu’il y a de la non compréhension de ce que la personne est en train de vivre et il ne sait pas fuir. On lui demande de tourner sa tête vers la gauche, de se tourner vers la droite, de se tourner vers la gauche derrière et d’être nu, avec une règle qui permet de mesurer son cerveau, sa taille, sa corpulence. C’est un sujet d’étude, c’est un objet

Les sujets ne sont pas nommé.es. Ce sont des numéros avec des commentaires comme « Une berbère en train de porter un vase », « Une indigène aux seins asymétriques ». Ce que l’on essaye de faire, c’est de replacer ces images en chapitres. On a réalisé plusieurs chapitres : l’un sur les commentaires, puis ensuite sur les chiffres, puis ensuite sur la manière dont ils sont disposés, donc l’esthétisme. 

Troubled Archive au musée Rautenstrauch-Joest de Cologne © Massimiliano Di Franca, Free Art License

On les diffuse en 16mm avec des projecteurs. Imagine le bruit que ça fait, ça perturbe ! L’idée, c’est de coincer les gens comme les sujets ont été coincé.es. Avec la lumière, la projection des images, le bruit, le son. C’est là où j’interviens, au niveau sonore.

On a exposé au Rautenstrauch-Joest Museum, qui est un musée colonial. À ce moment, il y avait Felwine Sarr, qui était là et nous a conseillé de postuler à la Biennale de Dakar. On a répondu à l’appel avec ce projet, qui a été retenu. On va donc représenter la Belgique à Dakar, entre mai et juin 2022.



J’ai l’impression que ce travail de mémoire est pour toi la première étape d’un militantisme, d’une résistance plus poussée. La résistance, c’est justement un sujet que tu as traité (en musique) dans l’exposition Resist!, toujours au Rautenstrauch-Joest Museum de Cologne. Quel lien peut-on tisser entre musique et résistance ? 

La musique, c’est comme une Madeleine de Proust, elle fait partie de chaque moment de notre vie. On l’associe à une période de notre vie. Tu l’associes à des moments heureux et des moments d’encouragement, c’est comme une échappatoire, et ça permet également de se recentrer. 

Ça te permet de trouver du sens, de te renforcer, de te battre, ça te nourrit. Intellectuellement, donc au niveau du céphalée, et aussi au niveau du cœur. Les rythmes cadencés du gospel, du blues, les chants répétitifs, les riffs de guitare, sont une sorte d’appel à ancrer un slogan, ou une intention. C’est comme un message subliminal que tu incorpores, une amibe que tu phagocyte, puis que tu expulses après se l’être appropriée. Tu peux ensuite divulguer un message. La musique est le moyen le plus simple pour faire comprendre les choses. 

Troubled Archive au Musée Rautenstrauch-Joest de Cologne © Massimiliano Di Franca, Free Art License

Dis toi qu’il y a aussi un problème d’écriture. Les gens à l’époque ne savaient pas tous écrire et lire, donc la meilleure manière de faire passer un message, c’était en chantant. Dans les champs de coton, quand il y avait des groupes qui contactaient des esclaves pour pouvoir les libérer, ils les appelaient avec des chansons. 

Il y avait une chanson particulière pour dire attention départ, une autre pour dire c’est avorté, une autre pour avertir. C’est incroyable que l’on ai perdu de vue, que c’est vraiment une arme. Il y a une masse de gens qui ont été sauvés par des chansons.



Bien que la musique t’ait accompagnée toute ta vie d’une part avec la radio, et d’une autre avec tes projets liés à la musique, tu t’es mis au deejaying assez tard. Est-ce qu’il y a eu un déclic ? 

Mes enfants étaient grands, tout simplement. Mais on m’avait attendu ! Antje est venue me chercher pour ce projet là, puis une autre amie m’attendait pour que je mette en musique son bouquin, et enfin la communauté LGBTQIA+ noire est venu me chercher.

Massimadi, le festival des films noirs LGBTQ+ est venu me chercher car ils avaient besoin d’une DJ. Ces ami.es-là, ont vu des choses que je ne me voyais pas en moi. C’est là où je me dis que la sororité a vraiment une force incroyable. Elles ont attendu que je sois suffisamment mûre et prête pour venir me chercher et me dire « Bon, c’est maintenant, allez réveille toi ! »

Si elles sont venues me chercher, c’est qu’on a un bout de chemin à faire ensemble dans la communauté. Et effectivement, la communauté LGBTQIA+ m’a faite. C’est elle qui m’a accueilli. C’est elle qui m’a offert des opportunités. C’est elle qui m’a réveillé. C’est elle qui m’a nourri, et je les en remercie. C’est vraiment le milieu qui m’a décolonisée et qui m’a complètement déconstruite, elles m’ont fait prendre conscience, que la différence, et le fait de travailler sur la différence, ne doit pas être un barrage. Au contraire, il faut foncer. 

Si tu demandes aux afro-descendant.es ou aux personnes racisé.es de te dire « qu’elle est le moment où tu as su que tu étais noir.e », on va te répondre instantanément « Voilà, c’était ce jour là ». Parce qu’on t’a renvoyé à une image qui ne t’appartenais pas, qui n’était pas toi.

J’ai une culture française parce que j’étais au lycée français Jean Monnet. J’ai une culture française parce que j’ai été colonisée par les Français. J’ai une culture française parce que mon père a été dans un enseignement français. J’ai une culture belge parce que je suis née en Belgique. J’ai une culture malienne, une culture ivoirienne ou d’autres qui vont s’en rajouter. J’ai aussi une culture juive parce que mon ex-mari est juif ashkenaze Biélorusse et que je suis allé en Israël pour montrer ce qu’est Tel-Aviv et Jérusalem à mes enfants. 

Ces identités-là, je les accepte. Je ne me bats pas contre elles, je les incorpore en moi et je les fais resurgir quand il le faut et avec les personnes avec lesquelles je suis.

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Lexique 

Griots : Le griot aussi appelé barde, est une personne spécialisée dans la louange et la déclamation des récits historiques. 

Maraka : Un peuple présent dans l’Afrique Ouest-saharienne, principalement au Mali, le long de la frontière mauritanienne. Aussi appelés Soninkés. 

Samogho : Les Samos ou Samoghos sont une population d’Afrique de l’Ouest de cultivateurs, chasseurs, lutteurs vivant à l’ouest du Burkina Faso, au nord de la Côte d’Ivoire et au sud-est du Mali.
Anthropométrique : Désigne les techniques de mesure des proportions morphologiques pratiquées sur le corps humain.

David Bola est éditeur de contenu à We are Europe. Il a travaillé par le passé à Radio Nova en tant que journaliste freelance et tient une résidence mensuelle sur les ondes Piñata Radio avec Ludotek, une émission qui s’intéresse à la musique de jeux vidéos.

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